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3/07/2003 • 16h20

"Essayer d’empêcher les bébés OGM ? Autant pisser dans un violon !" [Greg Stock]

Cet Américain croit à "l’amélioration" génétique de notre descendance. A tort ?

Gregory Stock annonce la modification génétique de l’homme par l’homme. Cet éminent universitaire américain souhaite même que les parents saisissent cette chance "d’améliorer" leurs enfants, de génération en génération, grâce au génie génétique.

(JPEG)
Gregory Stock, auteur et universitaire, se fait fort de démonter tout adversaire de débat (DR)

Remodeler l’être humain : Notre futur génétique inévitable, tel est le titre du dernier livre de Gregory Stock, paru aux Etats-Unis à l’été 2002 et accueilli par une large couverture médiatique. Cet Américain de 52 ans, qui dirige le programme "Médecine, Technologie et Société" de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), rejoint l’analyse d’autres auteurs, de Jeremy Rifkin et son Siècle Biotech à Francis Fukuyama et sa Fin de L’Homme, pour qui la convergence des plusieurs techniques mènera bientôt, dans 20 ou 30 ans, à des bébés génétiquement modifiés. Des sortes d’enfants "sur mesure", dont les traits génétiques auront été choisi "à la carte" : d’abord par la sélection des oeufs selon des critères génétiques, grâce à la fécondation in vitro, qui se généralisera pour éviter la transmission de maladies génétiques. Puis, selon Gregory Stock, à mesure qu’avancera le décryptage des fonctions complexes du génome et que se perfectionenront les techniques de manipulation des cellules, la société avancera vers la modification génétique "positive" des embryons à naître pour y ajouter telle ou telle qualité.

"Qu’on le veuille ou non, on se retrouvera bientôt face ces enjeux. Autant en prendre notre parti et en tirer le meilleur", dit, en substance, l’auteur. Celui qui avoue être plus qu’un simple observateur se fait fort de débattre avec toute personne opposée aux modifications génétiques humaines, comme il l’a fait avec Jeremy Rifkin ou l’universitaire George Annas, qui demande un traité internatoinal pour qualifier ces techniques de crimes contre l’humanité.

"J’invite les gens à lire le dernier chapitre du livre de Gregory Stock s’ils veulent comprendre pourquoi je suis inquiet au sujet de la biotechnologie", a dit Francis Fukuyama. Ceux qui, comme ce dernier, tentent de trouver des solutions pour empêcher ce mouvement, liront donc avec intérêt les arguments de cet Américain à l’assurance rieuse.

Les bébés OGM et la modification de la descendance génétique humaine que vous annoncez semblent bien lointains. Comment pensez-vous qu’ils deviendront une réalité ?
Greg Stock : D’abord, cela commence avec les fécondations in vitro. On fait un diagnostic pré-implantatoire de l’embryon, qui consiste en une analyse génétique. On cherche à détecter des maladies génétiques afin de ne garder que les oeufs sains mais l’on peut aussi repérer d’autres traits ou qualités. Aujourd’hui, la sélection des oeufs au cours d’une fécondation in vitro est limitée aux cas où il y a un fort risque de maladie génétique parce que c’est une pratique onéreuse. Mais de plus en plus de couples y ont recours et la procréation assistée se généralisera d’ici une dizaine d’années, quand elle sera bon marché et anodine. A terme, je pense que la fécondation in vitro deviendra le mode de procréation le plus courant. Quand elle permettra facilement d’éviter à son enfant toutes les maladies génétiques connues, il sera considéré comme absurde de ne pas l’utiliser ! De plus, je pense que les femmes voudront progressivement y avoir recours pour des raisons de "timing" et d’horloge biologique : elles congèleront des ovules sains étant jeunes pour être sûr de pouvoir enfanter même si elles ont un accident, une maladie ou un problème de fertilité. La procréation assistée, c’est la première étape.

Que se passe-t-il ensuite ? La sélection des oeufs lors d’une fécondation in vitro est loin d’une manipulation volontaire du génome des enfants...
L’intervention réelle sur le génome de notre descendance mettra plus de temps à se développer, surtout parce que cette technique sera en concurrence avec la sélection génétique des oeufs lors de fécondations in vitro... Elle commencera d’ici à une vingtaine d’années probablement. Il faut comprendre que la différence entre sélection et manipulation n’est pas si grande. Il y a peu de dispositions législatives qui encadrent cette pratique et on peut analyser assez librement telle ou telle particularité génétique.
La différence entre une qualité et un défaut génétique est assez ténue... Cette notion peut évoluer, en fonction de paramètres culturels. In fine, je pense que la sélection des oeufs donnera aux parents un choix intéressant : on pourra faire, à partir du patrimoine de chaque oeuf, une sorte de profil génétique, un peu comme une projection de ce que l’enfant sera. Les services scientifiques de la police le font déjà parfois pour retrouver un criminel à partir d’un échantillon ADN. Les parents choisiront l’enfant dont les qualités leur conviennent le mieux.

Vous dites que les parents doivent avoir une large marge de manoeuvre pour choisir et modifier le génome de leurs enfants. Les croyez-vous assez responsables pour porter un tel poids ?
Les parents font des erreurs mais ce sont eux qui en font le moins, par rapport aux autres entités qui pourraient assumer cette tâche... Je pense que cette responsabilité doit être portée par ceux qui l’assument déjà. Ce sont les parents qui vivront des années auprès de l’enfant qu’ils auront choisi et qui feront les milliers de choix qui forment l’éducation. Je pense que cela serait pire si l’on donnait la responsabilité de ces choix à l’Etat ou au corps médical, qui n’ont pas à en assumer les conséquences.

Jeremy Rifkin dit que procréer un bébé sur mesure est "l’expérience de shopping ultime". L’idée d’enfant "à la carte" n’est-elle pas la dernière étape du rêve consumériste et individualiste selon lequel le client est roi ?
Je ne le vois pas ainsi. Je parle plutôt de "sélection de partenaire" (mate selection en VO, Ndlr). De même que vous choisissez la personne avec laquelle vous allez vivre, vous pourrez décider du profil de votre enfant, selon des critères d’affinité personnels. Par exemple, si l’on donnait le choix aux parents de choisir le sexe de leur enfant, je pense que 25 % des gens utiliseraient cette possibilité. Les uns voudraient une fille à la place d’un garçon ou l’inverse. Mais cela ne changerait pas le fait qu’il y ait des filles et des garçons au niveau de la société, ils seraient simplement répartis chez des gens qui les désireraient. Ce n’est que de la statistique. De même, certains parents préféreraient par exemple un enfant extraverti, d’autres un enfant plus réservé. Pouvoir choisir d’autres traits génétiques ne changerait pas le fait que chaque enfant est différent et unique. De plus la génétique ne détermine pas tout. Il reste l’acquis et l’imprévisibilité de la vie réelle.

Ne pensez-vous pas que les choix des parents concernant les caractéristiques de leurs enfants pourront être sujets à des effets de mode néfastes ?
Si et je pense que les vogues de choix des prénoms est un bon exemple. Mais notre rapport à la famille et à la procréation est déjà soumis à des modes et à des changements humains. Nous nous marions différemment, nous avons plus ou moins d’enfants, de plus en plus tard. Pendant des siècles, nous n’avions aucun contrôle sur le moment où nous allions avoir des enfants. La contraception a déjà modifié en profondeur notre rapport à la procréation.

La possibilité pour certains parents de pouvoir "améliorer" les qualités de leur enfant ne créera-t-elle pas une discrimination génétique, qui s’ajoutera aux inégalités existantes ? N’existe-t-il pas un risque que les enfants "non-améliorés" soient victimes de discrimination à l’école, à l’embauche, ou dans l’accès aux crédits ou aux assurances ?
Il y aura effectivement une différence et une inégalité, qui sera fonction du niveau de démocratisation des pratiques d’amélioration génétique. Mais c’est le cas pour énormément de choses, qu’il s’agisse des nouvelles technologies ou de l’accès aux meilleurs soins médicaux. Je pense qu’au départ, ces techniques seront pratiquées par peu de gens, des "early adopters" qui feront figure de testeurs. Mais dès que ces pratiques seront reconnues comme ayant une valeur, il y aura une énorme pression sociale pour qu’elles soient inclues dans les prestations médicales de base. Si on veut parler de discrimination, je pense qu’elle ne creusera pas un fossé entre riches et pauvres, mais entre générations. Même l’homme le plus riche du monde ne pourra pas se payer les améliorations possibles pour la génération suivante !

Ne pensez-vous pas que les "améliorations" génétiques humaines creuseront un fossé encore plus grand entre pays et continents ?
Si, aussi. Il y aura une inégalité géographique mais pas forcément celle que l’on pense... L’Europe n’autorisera les améliorations génétiques que tard, quand elle aura vu qu’elles décollent dans tous les autres pays. Je pense que le continent qui les adoptera en premier est clairement l’Asie. L’idée d’amélioration humaine fait partie de leur mentalité, comme le concept général "d’eugénisme", qui se traduirait par "bonne naissance" en chinois. Je suis allé en Chine et je vous promets qu’ils comprennent que les biotechnologies sont la "nouvelle frontière", et une chance inouïe pour eux de dépasser l’Occident dans 20 ou 30 ans. Les Etats-Unis, eux, seront entre les deux car nous sommes toujours un peu "schizophréniques". Certains voudront la chaise électrique pour ceux qui améliorent le génome de leurs enfants, d’autres croiront que c’est la révolution, le paradis technologique tant attendu ! (rires)

Justement, l’idée de bébés génétiquement modifiés sur mesure n’est-elle pas un fantasme d’omnipotence de la science, qui se révélera décevant ? Chercheurs et médias se sont enthousiasmés pour la thérapie génique, qui est au point mort... A quoi bon modifer son enfant si finalement on ne peut changer que des traits physiques simples, et que les fonctions complexes de la personnalité restent un mystère pour les généticiens ?
C’est un rêve pour certains, une forme d’utopie. Pas pour moi. Je pense que l’avancée de la génétique sera compliquée mais que l’on trouvera progressivement les combinaisons de gènes qui sont associées à tel ou tel trait de la personnalité. Dire que cela n’arrivera pas n’est qu’un déni immature, une façon de faire l’autruche. Le quotient intellectuel, l’extraversion, l’agressivité, la propension à être dépressif... tous les qualités humaines complexes ont une composante génétique. Disons que la génétique compte pour entre 25 % et 75 % dans leur formation, d’après ce que nous apprennent les études scientifiques sur les jumeaux identiques (les travaux du professeur Burt dans ce domaine ont été dénoncés et l’influence de la génétique sur les traits de personnalité humaine est contestée, Ndlr). Mais effectivement, nous ne sommes pas entièrement déterminés par la génétique. Les attentes des gens sont donc en partie fausses. Aujourd’hui, il y a certaines choses qui dépendent de notre choix, d’autres que nous laissons au hasard. Nous avons tous un patrimoine génétique. La question n’est pas de savoir si voulons en connaître la composition exacte et les qualités mais plutôt, une fois que nous en aurons connaissance, souhaitons-nous agir dessus ou le laisser tel quel, avec ses défauts, alors que nous savons le modifier ?

Politiquement, l’idée de modification génétique humaine est hautement polémique, rejetée par des gens de "droite" comme de "gauche". Ne pensez-vous pas que ces pratiques seront combattues, voire interdites ?
On ne peut pas stopper ce mouvement ! Autant pisser dans un violon ! Comme pour le clonage ou le travail sur les cellules souches, les lois ne peuvent pas grand chose. Interdire ces pratiques dans un pays n’empêchera pas les autres de s’y mettre. Ce n’est qu’un dérivé de pratiques médicales courantes et largement acceptées. Si je voulais faire émerger l’amélioration génétique de l’homme par l’homme, je ferais exactement ce qu’il est en train de se passer : je mènerais un large projet international de décodage du génome humain comme le Human Genome Project, auquel la France participe ; je favoriserais les pratiques de fertilisation in vitro et de diagnostic préimplantatoire pour éviter les maladies génétiques ; et, bien sûr, je développerais aussi les techniques de manipulation du patrimoine génétique des cellules... (rires)

La page de Gregory Stock (UCLA):
[Greg Stock->http://research.med...

Le livre Redesigning humans: Our inevitable genetic future:
http://research.mednet.ucla.edu/pmt...

Page d’analyse sur La Fin de l’Homme de Francis Fukuyama (L’Express):
http://www.lexpress.fr/Express/Info...

Le Siècle Biotech de Jeremy Rifkin (Alapage):
->http://www.alapage.com/mx/?tp=...

La page de Jeremy Rifkin (FOET):
http://www.foet.org/JeremyRifkin.htm

La page de Francis Fukuyama:
http://www.sais-jhu.edu/faculty/fuk...

La page de George Annas, qui demande un traité international contre les modifications génétiques humaines:
http://www.bumc.bu.edu/Departments/...

Le surhomme est l’avenir de l’Homme (Transfert.net):
http://www.transfert.net/a6911

 
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